Serge Bimpage
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Extrait de "Le Voyage inachevé"
Mon dernier roman Le Voyage inachevé vient de paraître aux Editions de L'Aire. En voici un bref extrait en guise de mise en bouche. 

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« Ce matin–là, je me souviens m’être regardé dans le miroir. L’image qu’il me tendait ne ressemblait en rien à celle que je me faisais du jeune homme au fond de moi. Je réalisai alors non sans une certaine panique que le temps qui me séparait du jour où je m’étais dit je suis moi était à peu près égal à celui qui me resterait à vivre.
Oui, c’est juste après cela que m’attendait le courriel de Nomia. Elle allait rentrer de voyage. Elle avait la ferme intention de me revoir. Te rends–tu compte : nous nous étions perdus de vue depuis une vingtaine d’années et voilà qu’elle sortait du néant, la bouche en coeur ! C’est le passé, lui ai–je fermement répondu, inutile de le remuer. Une fois de retour, pourtant, elle a quand même appelé et elle ne s’est pas gênée d’insister. 
Je la revois se déshabiller. Fière, méprisant le froid. Enlever tout ce qu’elle a sur elle. Se débarrasser des stigmates du voyage. Dos au mur, je la regarde. Je voudrais lui parler de mon rêve ; elle évoquerait mon sempiternel déchirement entre le désir monacal et la tentation de l’errance. Au lieu de quoi, je me raconte ce qu’elle est en train de commettre, tente de me convaincre de l’impensable réalité de son départ. 
Elle trie ses effets. Les range par piles, soigneusement alignées sur le lit. Les habits qu’elle emportera, ceux qu’elle donnera. Elle n’est déjà plus là. Plus que son mutisme, le dérobement affairé de son corps clame son absence. Il m’abandonne, âme quittant le mort. 
Elle enfourne ses effets personnels dans son sac à dos. Avec le même emportement, la même morgue, elle se sépare du manteau gris élimé, du pull en laine d’alpaca que je lui avais offert, du bonnet quechua qu’elle avait marchandé. Enfin, leT–shirt orange qui laissait si bien jaillir les pointes de ses seins et le jean marron qui ne la quittait pas. 
La chambre et le silence se confondent, témoins d’un procès muet. Plus rien à plaider, plus rien à espérer. Nous baignons dans l’irrémédiable, la nostalgie, déjà, de ce qui ne se produirait pas entre nous. 
Je détaille les pieds du lit en fer forgé, montés sur des roulettes rouillées ; la couverture de laine, le dessus de lit en macramé de couleurs vives mais passées ; la lampe, la poignée de la porte ; la tache ocre, au centre du mur crépi à la chaux, prolongée d’une fente dont le dessin suggère un Don Quichotte arrêtant son cheval au bord du gouffre.
Elle me précède. S’arrête devant le premier pauvre dans la rue pentue de La Paz. Dépose le paquet de vêtements sous ses yeux estomaqués et poursuit sa route. Je ne lui avais jamais remarqué cette démarche chaloupée, presque débonnaire. 
A l’aéroport, elle s’effondre. Se jette dans mes bras, s’agrippe comme à un arbre dont elle ne voudrait pas tomber. Ses larmes coulent dans mon cou, son corps est secoué de spasmes, elle gémit, petite fille qui abandonne avant d’être abandonnée. Jamais je ne l’ai sentie aussi proche comme elle s’apprête à me quitter. Il faut que je reprenne mes études, tu comprends ? Ses cheveux si vivants. La dureté du linoléum, l’indifférence du béton. 
Une force inouïe nous sépare. Dans sa paume géante, pusillanimes créatures, tous nos plans sont vains. Nous campions chacun sur les certitudes de nos craintes. Nomia ne voulait ni arrêter le monde ni en descendre. Ce train de la réussite, elle comptait bien le prendre. De nos errances à claire–voie, elle n’avait que faire, la marge, elle n’en appréciait que les contreforts. 
Sa silhouette hésitante, derrière la vitre de la douane. Deux pas vers moi, trois vers l’avion. Son sourire désolé. Sa main, timide, qui ne sait dire adieu… 
Je pensais tout cela bien enfoui. Toute cette époque, ces sentiments confus, exaltés, fragiles, sur quoi j’avais construit ma vie comme les végétaux rejoignent la terre. Sur elle, on évolue légers, ignorant de ce qui se trame au dessous. Il est d’inexorables exhumations. »
 
Pascale Kramer à la Compagnie des Mots
logo_compagnie.jpgChers amis de la Compagnie des Mots, bonjour! Nous vous rappelons que pour cette première soirée de rentrée, la Compagnie des Mots reçoit PASCALE KRAMER. Cette remarquable écrivaine, qui vit à Paris, vient de publier au Mercure de France Un homme ébranlé, histoire de vie des plus poignantes qui s'inspire de son expérience personnelle. Animée par Serge Bimpage, la soirée verra comme de coutume la surprise du comédien Vincent Aubert.
 
Un moment d'amitié et de partage
Lundi 5 septembre, à 18h30
Restaurant de la Mère Royaume
Place Simon-Goulart, à deux pas du temple Saint-Gervais
Entrée libre, la salle est grande, il y aura des places.
Bar, possibilité de se restaurer après l'événement
détails dans les fichiers attachés
 
 
Le secret des petits riens de la vie

pascale_kramer.jpgComme si elle n’était pas concernée personnellement, Pascale Kramer observe ce qui arrive aux autres. En une lente approche, qu’on dirait ethnologique, elle circonscrit son sujet, tournant autour comme elle fait de ses personnages. Et voilà le lecteur insensiblement emmené, au travers d’un geste, d’une remarque, d’un acte manqué, dans les replis obscurs de ce que le quotidien n’est pas sensé dévoiler.
Son précédent roman, L’implacable brutalité du réveil, scrutait le début d’une vie. L’histoire d’une jeune mère confrontée à l’absence de sentiment maternel. Un homme ébranlé explore quant à lui la fin proche. Celle d’un homme de cinquante ans, gravement malade, et l’incidence de l’odieuse et fatale perspective sur son proche entourage.
Ancien entraîneur sportif, Claude se meurt d’un cancer dans son pavillon de banlieue. A ses côtés, sa compagne Simone assiste, courageuse mais impuissante, à sa longue descente aux enfers. C’est alors que survient Gaël, fils illégitime de Claude avec un amour ancien, Jovana. C’est elle qui souhaite, dans ces terribles circonstances, présenter l’enfant à son père.
L’espace de ces quelques jours de visite, se tisse un huis-clos de silence et de douleur, où se joue l’ultime partition de la vie désormais impossible, où les plus simples gestes d’aimer, de manger, de jouer ou de courir semblent abréger la vie encore par le supplément d’énergie exigé. Simone reporte son affection sur Gaël. Claude le voudrait aussi mais il n’en a pas la force. 
Et c’est en orfèvre, sinon en entomologiste, que l’écrivaine genevoise cisèle le drame vécu par chacun des protagonistes. Où chacun se retrouve emmuré dans sa solitude,  déboussolé et incapable de modifier le cours de son destin. Restent les corps, pour toute évidence de ce qui se passe ou ne se passe plus entre les êtres. « Que deux corps mûrs seuls dans la nuit sont pitoyables quand il n’y a plus de désir. Peu à peu, le chagrin gagnait sur la honte… »
Pascale Kramer sait de quoi elle parle. Non seulement, au long de ses neuf romans, elle pratique avec une aisance confondante l’art des huis clos familiaux et conjugaux, mais elle a perdu un mari et un père, tous deux décédés du cancer.
Le plus saisissant, dans cet homme ébranlé comme dans toute son œuvre, réside sans doute dans l’approche : l’interaction entre les personnages, puis chacun d’entre eux, semble examiné par l’œil d’une camera qui se cantonnerait à filmer les petits riens. On dirait même qu’elle les traque, comme si eux seuls étaient susceptibles de révéler le pourquoi de ce cancer. A moins, au contraire, que l’œil-caméra de la narratrice ne se fixe sur ces petits riens, partant du constat qu’on ne saura jamais rien. Que ce qui compte, c’est l’espoir de la vie.
Le style de l’auteure suisse est tout entier dans l’apparent refus de l’introspection. Sa manière très personnelle d’ »épier » ses personnages, force cependant à la profondeur. Ajoutons-y un rare sens de la métaphore insolite : nul ne s’étonnera qu’elle ait été couronnée du prix Schiller et du prix Rambert.

Serge Bimpage

Un homme ébranlé, par Pascale Kramer, éditions Mercure de France, 133 pages.

 

Viva America !
Douze personnes livrent en pâture leur existence. Sans précaution oratoire, ils racontent une histoire qui les hante. D’une écriture à la fois dense et poétique, Reynald Freudiger brosse en toile de fond le portrait d’une Amérique latine en recherche d’elle-même. Ecrivain, chercheur et enseignant, l’auteur révèle un talent de conteur prometteur. On ne décroche pas de ces douze destins.
S.B.
Angeles, par Reynald Freudiger. Editions de L’Aire, 178 pages.

 


Les années de plomb
C’est un vrai bonheur de retrouver la plume de Yvette Z’Graggen ! Quelque peu atteinte dans sa santé. L’auteure genevoise conserve tout son punch et toute sa mémoire. Les anciens comme les jeunes revivront ou découvriront les années de guerre. Et le destin d’une femme, et avec elle, celui de toutes les femmes en quête de leur liberté. Un régal d’une rare jeunesse d’esprit pour une écrivaine née en 1920.
S.B.
Juste avant la pluie, par Yvette Z’Gragge. Editions de L’Aire, 162 pages.

Genève et son histoire
De Jules César aux Franchises d’Adhémar Fabri, en passant par la condamnation de Michel Servet ou la signature de la première Convention de Genève : Véronique Mettral et Patrick Fleury font revivre Genève. A l’aide d’une sélection passionnante et rigoureuse de documents historiques, ils font revivre la ville du bout du lac dans une triple perspective institutionnelle, helvétique et internationale.
S.B.
Histoire de Genève par les textes. Par Véronique Mettral et Patrick Fleury. Editions Slatkine, 300 pages.

 
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