Serge Bimpage
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Le fils Gandur
gandur.jpgJe viens dire ici que le don de CHF 20 millions de M. Jean-Claude Gandur au Musée d’art et d’histoire de Genève est celui d’un homme remarquable. Comme le fut son père. Je l’ai bien connu, il était mon médecin de famille à Gryon, à la montagne. Tout le monde disait qu’il était « son » médecin. Il se déplaçait, comme on ne le fait plus de nos jours. Vous ouvriez la porte et c’est peu dire qu’à la seule rencontre de cet homme simple, aux yeux ardents et au cœur irradiant – il ressemblait singulièrement à Gandhi – vous étiez guéri. Il émanait de lui une rare sagesse, orientale, rayonnante. Etranger, il n’avait pas droit à l’installation. C’est pourquoi il pratiquait en montagne, son permis de pratiquer renouvelé de cinq ans en cinq ans. Infatigablement, par n’importe quel temps, il visitait ses patients jusqu’aux chalets les plus inaccessibles. Décédé voici quelques années, l’humble docteur Gandur était l’une des figures les plus maquantes de la région. Je suis certain que comme moi, toute personne qui passe devant son chalet vide où demeure sa plaque, a le cœur serré. On évoquait son fils qu’on ne connaissait pas. Il paraissait qu’il avait fait des études. Qu’il s’était lancé dans le pétrole. Qu’il avait réussi comme personne. Je viens dire ici que la réussite du « fils Gandur » fait honneur à son père : il ne la doit qu’à lui-même, à sa noble intelligence et à sa grandeur d’âme. Le don qu’il fait au Musée va bien au-delà de l’argent. Il signe le souci d’un homme cherchant, au cœur de la culture, à tisser un lien ferme et dépourvu de stratégie entre l’Orient et l’Occident. Il revêt un sens profond non seulement pour son donateur mais pour l’esprit même de Genève, ville de paix.
 
Pourquoi Chessex était un grand écrivain
chessex.jpgLongtemps, la littérature romande s’est cherchée. Tournée vers la France tout en dépendant politiquement de Berne, elle a soufferts de problèmes identitaires. Sa propre langue, disons ramuzienne, la reléguait aux enfers du folklore. Son contexte d’une Suisse frileuse et privilégiée l’empêchait de toucher à l’universel.
Or, si elle a aujourd’hui trouvé son chemin, jusqu’à fasciner bien au-delà de la France, c’est grâce à de grands écrivains comme Chessex. Comment ? En possédant une vraie voix. Surtout, en montrant la voie.  Ainsi Ramuz affirmait « On ne va au particulier que par amour du général et pour y atteindre plus sûrement. » Notre auteur national encourageait à faire fi de nos complexes, de tirer avantage de nos particularismes. Jean Starobinski défendait ce « décalage fécond » qui définit la position de l’écrivain suisse de langue française. Maurice Chappaz conseillait à son jeune confrère Jean-Marc Lovay de « maintenir le primitif en circulation ».
Le plus beau « testament » de Jacques Chessex  se trouve dans l’un de ses derniers ouvrages, passé relativement inaperçu du grand public, Le simple préserve l’énigme. Je lui cède la parole et m’incline bien bas :
 « Ce qui m’ennuie en littérature : les annonciateurs, les dévots, les positivistes, et les écrivains pédagogues. Faux Socrates, ils sont tellement plus vieux que leur âge ! Parce que les singeries vieillissent tôt. Prenez Char : pas de rides. Prenez Leiris : pas de rides.  Alors que les donneurs de leçons ont la mine usée à trente ans dans la paroisse des bien-pensants.
« Laissons ces éclats de verre.
« J’aime les romanciers qui m’attirent dans leur songe, dans leur blessure, et qui me tiennent plusieurs heures de lecture-envoûtement.
« J’aime beaucoup les petits livres apparemment sans trop d’ordre, parcellaires, mais un seul fil les parcourt, faisant la couture plus cachée, - unie dans la profondeur.
« L’âge venant pour moi, toutes ces années, je vois que je me suis simplifié pour plonger au plus complexe. Ou que j’ai fait taire trop de voix, trop de musiques, trop d’accents, pour saisir mon seul courant, ce flux confus que mon corps, ma tête, mon oreille, simplement réuniront.
« J’aime le simple aéré et qui aère, le simple puits des profondeurs, le simple sous lequel bougent toutes les complexités, le secret le plus opaque, tous les possibles, la fureur, le vertigineux scandale de l’existence et du rien.
« J’aime cette phrase de Heidegger : « Le simple préserve l’énigme. »
Merci, Jacques.
 
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