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Genève a constitué une véritable révélation pour Albert Cohen, dans la Tribune de Genève Convertir en PDF
Écrit par Serge Bimpage   
29-09-1995

Les personnages de ses romans en témoignent mieux que lui-même n’aurait su le faire.

Voyage littéraire dans la cité du bout du lac.

Lorsque l’écrivain fut invité en 1969 par l’Institut national genevois pour une séance d’hommage un an après la parution de Belle du Seigneur qui allait bouleverser le monde littéraire, il remercia son auditoire en ces termes : « … Si peu persuadé que j’en sois digne, les éloges qui m’ont été exprimés ce soir m’ont causé une grande joie. Mais cette joie, ce n’est pas seulement celle de l’écrivain qui l’éprouve, c’est aussi, c’est peut-être plus encore le citoyen suisse d’adoption que je suis…Oui, c’est une grande joie pour moi que ces témoignages de sympathie m’aient été exprimés par ceux dont je suis devenu citoyen ».

L’écrivain avait alors 74 ans. Or, son émotion, à l’évocation de son arrivée à Genève dans sa 19e année, demeurait entière : « …dès mon entrée dans cette ville inconnue, tout me fut impression vive, tout me fut choc de révélation… Et « de ces premières révélation, il en est trois que je n’ai pas oubliées (…), qui sont restées vivantes dans ma mémoire et qui furent peut-être le début, les prémices confuses d’un attachement à ce pays, d’un attachement qui au long des années devait mûrir, s’affirmer, devenir plus conscient… »

Trois révélations

Dans chacun des trois cas, il s’agit d’une inscription sur un édifice ou un monument. La première est celle gravée sur le fronton de l’Université : « Le peuple de Genève, en consacrant cet édifice aux études supérieures, rend hommage aux bienfaits de l’instruction, garantie fondamentale de ses libertés ». Quelques jours plus tard, il fut saisi par la célèbre phrase de Rousseau inscrite sur l’édifice du Bâtiment électoral où se trouve aujourd’hui Uni-Bastions : « Mon père en m’embrassant fut saisi d’un tressaillement que je crois sentir et partager encore : Jean-Jacques, me dit-il, aime ton pays ». Et la troisième révélation fut cette inscription à Champel : « Fils respectueux et reconnaissants de Calvin, mais réprouvant une erreur qui fut celle de son siècle, les Genevois élèvent à la mémoire de Michel Servet ce monument expiatoire ». Révélations de l’âme d’une noble république, comme il la qualifia ; du civisme intense et sobre, « chargé d’amour » ; révélation enfin de l’esprit de Genève, fidèle à son réformateur mais épris de justice.

Fascination et admiration

De la fascination pour Genève, toute l’œuvre de Cohen témoigne. Non sans ambivalence et contrastes d’ailleurs, à l’image de la ville elle-même. L’un de ses premier textes, publié en 1922 (il avait 27 ans) dans la Nouvelle Revue française et qui lui valut d’être découvert par Jacques Rivière, s’intitule Projections ou Après-minuit à Genève. L’envers du décor. Il y raconte le blues d’un jeune millionnaire égaré dans un bar à champagne, le Cabaris, et les confrontations faméliques, dérisoires et désespérantes entre les internationaux nantis et les employés, danseuses et portiers condamnés pour survivre à jouer le jeu artificiel et damné des mondanités de la nuit.

Avec Mangeclous (1938) apparaît la « Genève de jour », en même temps que le débarquement dans cette ville du personnage de Scipion, ami marseillais désopilant de la bande des Valeureux : « Salut belle Genève, Ô ville de mes rêves ! ». Lequel, en sa touchante naïveté de Méridional, se trouve confronté au caractère taciturne et réservé des Genevois. Faute de trouver un interlocuteur dans ses déambulations, il se met à chanter. Un gendarme le réprimande. « Quand il raconterait celle-là à Marseille, on lui dirait menteur. Il fallait peut-être aussi un permis pour respirer ou pour faire ses besoins ? ». Mais il n’en est pas moins admiratif devant la propreté et la richesse des gens du bout du lac.

Belle du seigneur :

Humour et ironie

Dans Le livre de ma mère (1954), la plume de Cohen n’éprouve aucune peine à relater l’enthousiasme de sa mère « pour ce petit pays, sage et solide ». « Elle faisait pour la Suisse des rêves de domination universelle, élaborait un empire mondial suisse. Elle disait qu’on devrait mettre de bons Suisses, bien raisonnables, bien consciencieux, à la tête des gouvernements de tous les pays. Alors, tout irait bien ». Mais c’est avec Belle du seigneur (1958), qu’Albert Cohen laisse exploser, au travers de plusieurs personnages et sous le kaléidoscope contrasté de leurs caractères son attachement pour Genève. Non sans humour, ironie et même un certain cynisme parfois – mais toujours avec émotion. Délicieuse est l’entrée en matière, au début du livre, quand le héros tombe « par hasard » sur le journal de bord de la jeune Ariane. Moyen des plus habiles et savoureux d’évoquer l’austérité du milieu protestant genevois d’alors, à la fois si pesant pour la jeune femme et si rassurant de par le génie de la reproduction de ses certitudes et valeurs. « tantlérie était abonnée au Journal de Genève parce qu’elle en désapprouvait, non certes la ligne politique, mais ce qu’elle appelait les parties inconvenantes, entre autres : la page de la mode féminine… ».

Malicieux aussi, lorsque l’écrivain décrit l’oncle d’Ariane occupé à la rédaction d’un manuscrit consacré aux descendants du réformateur. Quel n’est pas son désarroi en découvrant que la belle-fille dudit réformateur avait commis le péché… d’adultère ; amusé lorsqu’il dépeint l’attitude du petit employé de banque qui refuse sévèrement mais justement à Ariane les avances qu’elle lui demande sur son propre compte ; coquin enfin quand Saltiel, personnage des Valeureux, raconte à Solal sa visite du Mur des réformateurs avec Salomon : « nous nous sommes découverts devant les quatre grands réformateurs et nous avons observé une minute de silence parce que le protestantisme est une noble religion, et d’ailleurs les protestants sont très honnêtes, corrects, c’est connu. Il fallait voir Salomon, tout droit comme un soldat, très sérieux, avec son petit chapeau de paille à la main. Il a même voulu une minute de silence de plus. Je trouve que le seigneur Calvin a un peu le caractère de notre maître Moïse, enfin un peu seulement car notre maître Moïse est incomparable, il a été le seul ami de l’Eternel, et il n’y en a pas eu d’autre, alors tu penses ! Mais enfin Calvin me plaît beaucoup, sévère mais juste, et on ne plaisante pas avec lui ! »

Citoyen de Genève

Les ultimes propos de Cohen pour Genève ? Ils sont d’autant plus savoureux que le lecteur pressé pourrait croire un instant qu’ils sont tenus par Ariane. Heureuse de la présence de son oncle, qui lui promet un soir de lui lire un passage de la première épître aux Corinthiens, elle regarde le ciel et sourit. « Cher vieil Agrippa, bon et doux chrétien, je t’ai aimé, tu ne t’en es jamais douté. Chère Genève de ma jeunesse et des joies anciennes, notre république et cité. Chère Suisse, paix et douceur de vivre, probité et sagesse… » Or, c’est-là une incursion typique de l’auteur Cohen dans ses textes : ces propos proviennent de lui-même. Albert Cohen, faut-il l’écrire, se sentait bel et bien citoyen de Genève.

 

Serge Bimpage, dans la tribune de genève

 
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