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La Seconde mort d’Ahmed Atesh Karagün, dans 24 Heures Convertir en PDF
Écrit par Alain Maillard   
20-11-1986

Cendres d'asile

C’est l’histoire d’un homme ordinaire. Un Kurde. Ni héros ni truand, Ahmed Atesh Karagun est simplement un solitaire, parfois un peu colérique.

Un 18 juillet 1982, fait divers dans un bistrot genevois. Quelques dégâts ; un demandeur d’asile est grièvement brûlé. L’enquête établit qu’en réalité, l’homme s’est mis le feu. Journaliste, Serge Bimpage reconnait ce Kurde. Il l’avait rencontré une fois par hasard – une soirée comme on le les oublie pas, un regard qui l’avait marqué au cœur. Pourquoi cet acte ? Une longue enquête est lancée.

« Ce récit est celui du silence. »

Le silence de Karagun, obstinément muet, ce silence, implacable, qui régnait dans la chambre de l’hôtel, Serge Bimpage le rencontrera tout au long de son parcours. « J’ai passé des soirées dans ces misérables chambres de bonnes, dans les greniers de nos maisons bourgeoises, dans les baraquements de saisonniers, à interroger les Turcs et les Kurdes qui avaient quelque peu connu Karagun. En vain. » Alors, le journaliste va essayer d’imaginer son itinéraire intérieur, de faire passer les quelques repères à disposition.

« La seconde mort d’Ahmed Atesh Karagun » n’est pas un roman. Une enquête sobre, ponctuée de documents aride. D’une lecture aisée, un style clair et saccadé de touches qui vont droit au but. Des mots simples, rocailleux comme les pièces du dossier, qui résonnent dans la tête. Bimpage emmène son lecteur avec lui, simplement, dans sa quête difficile. Avec sincérité : « D’horribles doutes m’ont assailli lors de mon enquête. »

Et voila qu’au bout du compte, sous le voile du silence, tant se devine, « Quoi ! cet homme incapable d’avancer le moindre commencement de preuve de souffrance dans son pays allait se plaindre de notre manque de sens humanitaire, à nous Suisses ? » Eh bien : ce désespoir qui le poussera à tenter le suicide, on arrive à le comprendre. L’itinéraire intérieur de Karagun a-t-il été celui-là précisément ? Au fond, c’est secondaire. Ce que Bimpage imagine a, quelque part, valeur de réalité.

On revit donc l’arrivée en Suisse d’un paysan fier, amer des souffrances de son pays, avide d’une nouvelle vie. On imagine son émerveillement devant la propreté, la prospérité. Plus dure sera la chute, entre tracasseries administratives et pression xénophobe. Alors, avec ses compatriotes, « ils cherchent à s’oublier eux-mêmes dans le vacarme des bistrots et le vertige des alcools ».

Une grève de la faim dans un église, et là, le point de non-retour est atteint, lorsque le compte rendu en parvient en Turquie. Karagun risque-t-il la mort s’il rentre au pays ? Les dépêches d’agences énumérées par l’auteur ne suffisent pas à le démontrer. Mais de là à nier le moindre danger…

Et puis, la goutte d’eau qui fait déborder la coupe. Karagun voit sa femme à l’aéroport, à travers une vitre. On empêche celle-ci de sortir, et on la refoule. « Karagun perd-il la tête ? C’est probable. »

Rideau. Karagun obtiendra un permis de séjour, avec sa femme et ses enfants. Pour invalidité.

 
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