Serge Bimpage
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La trace sensible du père, dans Le Passe-Muraille Convertir en PDF
Écrit par Jean-Bernard Vuillème   
18-04-1995

« Ma mère, mes deux demi-sœurs, le beau-frère et moi serrés au premier banc de l’immense temple désert ». On aura compris que Serge Bimpage, responsable de la rubrique « Culture & Société » à la Tribune de Genève, n’est pas en train de brosser le portrait d’une célébrité. Non, il s’agit de son père, un homme enterré sans pompes, entouré de sa seule petite famille. Enterrement d’un individualiste qui vivait retranché dans son foyer et dont l’horizon social ne dépassait pas celui de la clientèle de son petit commerce de tapissier-décorateur. Un artisan acharné au travail. Un homme sans histoires, selon la formule aussi répandue que mensongère.

Il n’y a pas de vie sans histoire(s), sans conflits, sans douleur, même et peut-être surtout lorsqu’un individu tait son passé difficile au nom d’un présent d’harmonie. Par petites touches agencées par le travail et les associations spontannées de la mémoire, alternant sans souci chronologique images du père, souvenirs et réflexions nourries par ces récurrences, Bimpage écarte peu à peu les brumes enveloppant la biographie paternelle. Nous ne sommes pas dans le registre du règlement de comptes ni dans l’élaboration du portrait édifiant. Dans une telle démarche traçant sa ligne entre le désir de dire et la retenue dictée par une grande pudeur, l’enjeu ne se limite pas au seul sujet, le père, mais s’étend aussi au fils narrateur. L’un ne peut rien révéler de l’autre sans se dévoiler lui-même.

Cette ambiguïté berce ce petit livre d’une musique sensible. Comme Bimpage père, Bimpage fils n’élève jamais la voix, si bien que les qualités qui rendent ce portrait attachant, dans son refus de l’exhibitionnisme intime, en tracent aussi les limites. Soumis aux méandres d’une mémoire enfantine activée, Serge Bimpage se contrôle comme il nous dit si bien que son père ne cessait de se contrôler. Parfois une phrase plus audacieuse lui échappe qui nous fait littéralement sentir le père par « l’abjecte et pourtant délicieuse odeur des cabinets après son passage ». Mais si le fils avait une raison de se plaindre de son père, ce ne serait pas de ce désagrément olfactif, ni d’une autorité exercée avec excès, ce serait seulement de l’inexistence du conflit.

Dans cette reconstruction de l’image paternelle, on est aussi frappé de l’évanescence de la figure maternelle, laquelle n’apparaît qu’en faire-valoir, épouse sans humeurs et presque sans corps. Né alors que son père avait 50 ans après son remariage avec une femme de trente ans sa cadette, l’auteur a toujours vu un vieux dans son vieux, surpris de le voir rajeunir à mesure que les années passaient. Ce père « avait quelque chose d’irréprochable ». Où se situe donc la difficulté ? Non pas tant chez le père, mais dans le silence sur la vie de l’homme avant le père. C’est dans cette zone mystérieuse que le fils se met en quête. Il découvre alors avec précision ce qu’il connaissait de manière allusive, une vie ponctuée de drames et de malheurs. Le fils peut alors nommer le malheur et tirer de l’ombre une part de destin qui fait de son père une sorte de rescapé formidablement optimiste pour qui la vie commence à 50 ans.

Le portrait de Bimpage dit à quel point la vie qui nous malmène peut être aussi généreuse, de père en fils.

 
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