Serge Bimpage
    Accueil arrow La critique arrow Mémoires imaginaires, dans Scènes Magazine
Menu
Accueil
Biographie
Oeuvres
La critique
Mon Blog
Mes notes de lecture
Rencontres
Liens
Rechercher
Plan du site
Contact
Syndication


Mémoires imaginaires, dans Scènes Magazine Convertir en PDF
Écrit par Françoise-Hélène Brou   
22-06-2003

On parle beaucoup d’Henry Dunant en ce début d’année, d’abord avec la pièce Dunant de Michel Beretti présentée à la Comédie au mois de mars et maintenant avec une biographie que lui consacre Serge Bimpage, parue récemment aux éditions Albin Michel. Il faut dire que la destinée de ce personnage si contradictoire offre une matière historique, dramatique et romanesque encore largement inexploitée. En adoptant la forme des mémoires imaginaires, le texte de Serge Bimpage plonge le lecteur dans la réalité intérieure de Dunant.

Habile stratagème littéraire, car le lecteur se trouve d’emblée aux prises avec un « je » qui s’adresse à lui naturellement pour établir une communication directe sur le mode de la confession. On pense immédiatement à Rousseau, à ses obsessions de justification, de réhabilitation. La suite du récit confirme cette impression et le « je » fictif se révèle comme un outil extrêmement efficace pour mieux exprimer la vérité intérieur du personnage. Ainsi une fois admise la substitution, on plonge avec Dunant dans le tourbillon de sa vie.

Serge Bimpage confesse volontiers les motifs qui l’ont amené à ce double « je ». Dès le départ de son projet biographique, l’auteur a acquis la conviction que Dunant, ceci dès sa plus tendre enfance, n’a jamais eu l’occasion de s’expliquer sur les divers échecs et épreuves qui ont jalonné son existence. Un déficit de communication qui s’enracine de façon particulièrement emblématique dans les relations défaillantes qu’il entretient avec un père absent. Le désir de s’expliquer avec ce dernier sur des sujets familiaux et intimes ou sur des préoccupations liées à son avenir professionnel, à la religion, la politique ou l’économie, se heurte à un mur de silence. Le père vit sa vie du côté de Marseille où il gère des affaires peu rentables et fréquente des femmes, beaucoup de femmes. Les lettres que Dunant fils adresse au père expriment pathétiquement ce besoin. Depuis lors, les déficits explicatifs s’enchaînent, l’un des plus significatifs restant l’impossibilité de s’expliquer publiquement sur la formidable faillite de son projet colonial en Algérie, la Société financière et industrielle des moulins de Mont Djemila, qui mobilisa toute son énergie pendant quinze ans. Cette débâcle le condamne définitivement aux yeux de la bonne société genevoise.


Réappropriation de la parole



Dunant le visionnaire, Dunant le rêveur bâtit plan sur plan, puis les abandonne les uns après les autres parce qu’enlisé dans mille difficultés, alors il s’exile et se mure dans le silence. Il en va ainsi de la plupart de ses entreprises financières et humanitaires (y compris celle de la Croix-Rouge que son rival Gustave Moynier reprend à son compte et mène à son terme). Jamais cependant la parole ne sera donnée à Dunant pour s’expliquer, c’est la raison pour laquelle Serge Bimpage a voulu lui offrir cette opportunité posthume de s’exprimer, à travers le jeu rhétorique des mémoires imaginaires. Ainsi, grâce à cette réappropriation de la parole, nous écoutons la « voix » du Dunant contant ses mésaventures. Une voix littéraire, car les traces de cette parole ne subsistent que sous la forme de l’écriture.

L’auteur à cet égard place d’emblée et métaphoriquement son récit sous cette bannière ; ainsi dès les premières lignes Dunant, âgé de soixante-sept ans, exprime son besoin de dérouler le fil de sa vie pour par l’écriture, projet que, comme tant d’autres, il ne parvient pas à concrétiser lui-même. Usé par la vie, mal conseillé et en proie au délire de persécution, il tente en vain de mettre de l’ordre dans ses idées et les « Mémoires » qu’il a laissées restent un chaos inachevé. L’écriture de son autobiographie ne pouvait donc, dès le départ, que passer par l’entreprise d’un écrivain tiers. Dans un premier temps, ce relais autobiographique passe par Rudolf Müller, un jeune professeur d’histoire dont Dunant s’entiche, mais son inexpérience ruine l’entreprise. C’est Georg Baumgartner, rédacteur en chef à l’Osterschweiz, qui posera le premier jalon de cette rédaction impossible. Le journaliste rédige en effet en 1895 deux articles décisifs sur Dunant dont la presse internationale se fera l’écho et qui le feront sortir du néant de l’oubli

Le salut par l’écriture

Dans l’une de ses intuitions géniales, Dunant avait pleinement conscience que l’écriture autobiographique serait salvatrice, même si elle devait passer par la main d’un autre. Il l’a d’ailleurs exprimé clairement de son vivant. Serge Bimpage a compris cette nécessité et celle-ci, dans son ouvrage, guide et justifie la parole fictive du protagoniste. La vérité historique n’en demeure pas moins intacte, car la voix imaginaire de Dunant est doublée par la voix de ses écrits. L’auteur cite de très nombreux passages de ses œuvres qui constituent une seconde matière littéraire enchâssée dans la première. Le lecteur découvre alors un espace textuel historique libéré des contraintes du genre, ce qui pourrait, on le conçoit, irriter l’esprit de scientifique des historiens. Mais le projet biographique de Serge Bimpage se situe sur un autre versant que celui de la quête historique stricto sensu. L’ambition de cet ouvrage est à rechercher dans le désir de restitution de cette « voix » jamais entendue, dans la compréhension de la réalité psycho affective d’un homme au caractère marqué tant par la lucidité que par la folie.

Au terme de ce récit, le mystère des ambivalences de Dunant demeure entier, notamment lorsqu’on découvre les magnifiques pages qu’il rédige à la fin de sa vie sur le pacifisme, la guerre, le militarisme, le capitalisme ou le féminisme. Mais, en même temps, ses paranoïas de persécution, d’isolement, de foi s’aggravent. Dunant, délaissant l’écriture, se met alors à peindre (dans un style d’art brut), des scènes bibliques retraçant l’histoire de l’humanité, de la Création jusqu’à l’Apocalypse. Un message divin selon lui : « J’utilise beaucoup le rouge… C’est la bataille de Solférino, le sang versé sur le champ de bataille, le rouge de la croix, le rouge du mal sur le blanc de la pureté, la tache de la colombe. ».

Si la voie autobiographique s’accomplit quelque part grâce au travail créatif de Serge Bimpage, la voie biographique, on le comprend, représente un vaste chantier. Jusqu’à ce jour, en effet, il n’existe toujours pas de biographie décisive sur Dunant, même si d’importantes recherches ont été menées, notamment par la Société Henry Dunant de Genève. Il semble que la vie de Dunant se soit désormais figée dans une icône en forme de Croix-Rouge et l’on peut se demander si l’histoire est en mesure de la profaner, le cas échéant la fiction y pourvoira.

 
< Précédent   Suivant >
design by 216-Grafx

© 2010 Serge Bimpage
Joomla! est un logiciel libre distribué sous licence GNU/GPL.
JoomSEF SEO by Artio.