Serge Bimpage
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La Seconde mort d’Ahmed Atesh Karagün, dans La Tribune de Genève Convertir en PDF
Écrit par Paul-Henri Arni   
07-11-1986

L’affaire Karagun ? Au départ, il y a un fait divers qui tournera au drame.

Le 18 juillet 1982, dans un bistrot de Cornavin à Genève, un homme s’inhibe d’essence puis boute le feu à ses vêtements. Et flambe comme une torche vivante. Qui est cet homme ? Un Kurde du nom d’Ahmed Atesh Karagun. Pourquoi cet acte ? Parce que Berne vient de lui refuser définitivement l’asile politique.

C’est une vie qui bascule d’un coup. Et une affaire que l’on oublie trop vite. Jusqu’au jour où le journaliste Serge Bimpage décide de reconstituer la trajectoire de Karagun, qu’il nous dévoile sous la forme d’un livre intense, qui dépasse l’enquête journalistique. En alliant documents et témoignages à un récit qu’il romance légèrement, il donne une chair et une âme à un personnage qui jusqu’alors n’existait que dans les dossiers administratifs. Et du même coup, confère au cas Karagun valeur et symbole, d’une actualité brûlante.

Au cœur du Kurdistan

Où commence-t-elle l’histoire d’A.A.K ? Dans une petite bourgade du nom d’Ahlât en plein cœur du Kurdistan, dans les montagnes de Turquie. Et cela a son importance pour le malheur de Karagun. Car, quand le général Evren prend le pouvoir après le putsch militaire de septembre 1980, une répression féroce s’abat sur ce Kurdistan qui cultive depuis longtemps des rêves d’autonomie. Les Turcs cassent à nouveau du Kurde, comme avant 1923. Il y a des peuples qui paient un peu plus cher que d’autres le droit à l’existence. Il ne faudra pas longtemps à Ahmed, jeune paysan kurde très attaché à sa terre, pour le comprendre.

Une vague d’arrestations et de tortures frappe les villages alentour et atteint quelques-uns de ses amis. Karagun n’a plus qu’une idée en tête : fuir ! Avant que le sort ne s’abatte sur lui et sa famille. Mais fuir où ? Il se souvient alors des paroles que son vieil agha lui avait tenues sur la Suisse, terre d’asile par vocation.

Un espoir fou

En débarquant à Genève, A.A.K. cultive un espoir fou. Il est libre, il va chercher du travail et fera venir sa femme dès qu’il le pourra. Mais il ignore qu’il arrive dans un pays de plus en plus sollicité par les réfugiés. Il ignore aussi que la Suisse entretient d’excellentes relations économiques avec la Turquie des militaires. Il ignore surtout que sa situation ne permet guère l’octroi de l’asile aux yeux des autorités.

Le premier interrogatoire de routine, peu après son arrivée, va en effet fixer son sort. : il dira franchement n’avoir jamais été menacé personnellement. Vrai ou faux réfugié ? Les choses ne sont pas si simples. Après les remarques pessimistes des policiers quant à ses chances à Berne, Karagun lâchera cet avertissement prémonitoire : « Si vous ne me gardez pas, je me tuerai ! ».

Triste parcours

La longue attente d’Ahmed Atesh Karagun à Genève va durer deux ans. Triste parcours fait d’angoisse, d’espoir et d’isolement, dont on pressent dès le départ qu’il finira en cul-de-sac.

Son attitude surprend de plus en plus les rares personnes qu’il côtoie, ce qui n’arrange rien. On le surnomme « Ahmed le Taciturne ». Et un fichu caractère avec ça : colérique et porté à la boisson quand rien ne va plus.

De sursis en sursis, de désespoir en grève de la faim, Karagun attend un miracle improbable. Les mois passent et tandis que l’étau se resserre autour de lui, le Kurde se terre, persuadé qu’il est lui-même le responsable de ce fiasco, certain qu’on le guette à chaque instant. Une tension qui frise la folie. Pui les événements se précipitent. Sa femme qu’il a fait venir à Genève est refoulée à l’aéroport et réexpédiée illico en Turquie. Là-dessus, Berne lui signifie un refus définitif. A.A.K s’effondre : il ne peut plus rentrer chez lui et ne peut plus rester en Suisse. Quatre jours plus tard, il décide d’en finir. Un conte oriental qui se termine mal.

Faire vivre une ombre

« Turcs alcoolisés : bagarre au spray ». C’est ainsi qu’une manchette et que la plupart des articles, le lendemain du drame, expédient l’affaire en quinze lignes truffées d’erreurs. C’est en partant d’une indignation que Serge Bimpage se lance sur la piste de Karagun : « Le Kurde n’existait pas. Dès le début, tout le monde a parlé à sa place. Mais dans la langue de bois des dossiers. J’ai voulu faire revivre cette ombre. » Serge Bimpage s’est pourtant bien gardé de tomber dans le piège qu’il dénonce. Et c’est là toute la force de son livre. Ni héros, ni martyr, Karagun est simplement victime d’un monstrueux malentendu qui repose sur l’ignorance. Et sur son propre silence.

Ce qui n’aurait pu être qu’une enquête au ras des faits prend, grâce à une qualité littéraire et à un rythme implacable, des allures de conte noir façon Cendrars.

 
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