| 4.2 LES CONSEQUENCES QUALITATIVES | ||
4.2.2. L’homogénéisation des contenus et la disparition du pluralisme Les journaux se ressemblent de plus en plus. D’abord sur le plan de la forme. Avec l’évolution technologique, les titres ont beaucoup de points communs ; ils comptent presque tous plusieurs cahiers, ont recourt à la couleur, disposent de la même façon textes et images (la taille des illustrations grandissant de plus en plus), raccourcissent et simplifient les textes. « Le fond suit la forme et l’homogénéisation de la forme entraîne celle du fond, qui se traduit par la ressemblance de plus en plus frappante des journaux sur le marché, non seulement par leur look, mais aussi par leurs sensibilités, point de vues et opinions, leur manière de saisir et d’encadrer la réalité du temps »(21) dénonce Antoine Maurice. Preuve de cela, le comportement unanime qu’a adopté la presse à propos de l’option de l’intégration européenne pour la Suisse ; les journaux utilisaient les mêmes arguments, montraient des émotions similaires et fixaient les mêmes objectifs. Fabio Lo Verso rappelle quant à lui que les classements internationaux sur la liberté de la presse placent l’Italie en 60ème position sur 100. « Là–bas, comme dans de nombreux pays, le pluralisme est réduit à la portion congrue, les citoyens pensent que la presse est le porte–parole d’un pouvoir qui n’agit pas. Fort heureusement, ça n’est pas encore le cas en Suisse romande. Mais on sent bien que le virus est en train de gagner notre région. La concentration des journaux tue inéluctablement le pluralisme. Seule l’élaboration de lois anti concentration pourraient endiguer le phénomène. Or, avant que ceci n’advienne, les journalistes perdent de plus en plus leur indépendance. Un journaliste licencié par Edipresse, par exemple, a peu de chance de retrouver du travail vu que le groupe domine le marché ; par conséquent, il y regardera deux fois avant de refuser de déroger aux règles déontologiques du journalisme. Dans les grands groupes, l’indépendance se perd. Il n’y a par conséquent pas particulièrement lieu d’être optimiste. » Pour Antoine Maurice(22), « on voit bien que la concentration des médias, qui est aussi celle des esprits et des clés de compréhension du monde, laisse peu de place au pluralisme et aux décryptages différents. On est partout dans de l’homogène et du politiquement correct. La masse même de l’information pré pensée fait apparaître comme très étrange et suspecte toute réflexion originale. Il y a là une vraie demande du public qui veut des repères et si possible des certitudes alors que toute l’histoire du XXème siècle montre que le salut politique est dans le doute et le scepticisme. » Point de vue partagé par Christian Campiche(23) de manière plus radicale encore : « La presse écrite a renié l’exercice de l’opinion, se cantonnant dans une mission d’information qui reste très subjective. Ce faisant, elle a perdu un lien qui l’unissait à sa base de lectorat. Au lieu d’affirmer ses particularités, elle s’est remise à la remorque de la télévision. Elle a « peopolarisé » son contenu qui devient souvent insignifiant. » De son côté, Claude Monnier minimise le problème(24) : « On postule toujours que la concentration influence négativement la qualité du journal. Mais on peut postuler l’inverse : s’il y avait moins de titres, les journaux existants, plus riches en matériel rédactionnel, seraient de meilleure qualité ! Car, en Suisse romande, ce matériel est plus faible qu’à l’étranger. Le seul vrai problème de la Suisse romande, c’est la petitesse du territoire. Tout le reste est du cinéma ! » Point de vue partagé par Martine Lamunière(25) (fille de Marc Lamunière, patron d’Edipresse), journaliste et cheffe de projet chez Edipresse : « Le fédéralisme constitue également un frein. Il est difficile de faire lire à Lausanne un journal genevois et inversément. Jamais personne n’aurait l’idée à Genève de s’abonner au Nouvelliste ! De plus, la politique est avant tout cantonale, ce qui engendre des marchés minuscules. » Selon l’ancien journaliste Guy Mettan(26) : « C’est moins la concentration et la réduction quantitative des titres qui nuisent au pluralisme que la concurrence exacerbée entre titres survivants qui est néfaste. Cette concurrence fait que, par peur de louper quelque chose et d’être dépassée par le concurrent, tout le monde se copie et finit par dire la même chose. De plus, on vit dans une époque qui n’aime plus l’originalité. » Au chapitre de l’affaiblissement du pluralisme, Christian Campiche(27) rappelle que « la concentration est néfaste pour le pluralisme des idées, la liberté de la presse et finalement la démocratie. Plus que la concentration, c’est la pression du marketing et de la publicité qui influence négativement le contenu des journaux. Les éditeurs remplissent de moins en moins leur rôle de base, celui de vecteur intellectuel, pour devenir des marchands de cacahuètes. Ils croient pouvoir se passer des journalistes, privilégient les jeunes sans expérience parce qu’ils les payent moins. Or, le journalisme est un métier qui ne s’improvise pas et se valorise avec l’âge. Il incombe aussi aux journalises de le rappeler et de se battre pour défendre les valeurs de leur profession. D’où la pétition lancée en 2005 par l’Association info–en–danger. 600 journalistes de Suisse romande l’ont signée. » (21)Presse romande : du miracle à la réalité (22) Interview du 27 septembre 2007 (23) Interview du 10 septembre 2007 (24) Interview du 25 septembre 2007 (25) Licenciée en sciences politiques à l’Université de Lausanne, Martine Lamunière effectue un stage au Journal de Genève. Ensuite elle est journaliste au Service étranger pendant quelques années, puis voyage en Amérique latine. Elle travaille comme correspondante à Washington pour 24 Heures, puis à Berne pendant quatre ans pour la politique fédérale. Participe à la brève aventure du Geneva Post, quotidien anglophone basé à Genève. Rejoint ensuite le groupe Edipresse et son site Edicom. Supervise aujourd'hui les pages anglaises du site de la Tribune de Genève (tdg.ch). Egalement co-rédactrice d'IDEESpresse, newsletter hebdomadaire. Interviewée le 25 septembre 2007 (26) Directeur exécutif du Club suisse de la presse, il a notamment dirigé la Tribune de Genève de 1992 à 1998. Guy Mettan est chroniqueur dans différents journaux romands, dont l'Agefi. Parallèlement à ses activités journalistiques, il est député au Grand Conseil de Genève et président de la Croix-Rouge genevoise . Interview du 28 septembre 2007 (27) Interview du 10 septembre 2007
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