4.1 CONSEQUENCES ECONOMIQUES
 

4.1.2. L’avènement des gratuits

Les conséquences économiques se sont portées dans l’immédiat sur la réduction de la pagination (diminution voire suppression des rubriques estimées moins lues, comme la rubrique culturelle, dont le taux de lecture est estimé à 5%). Ces mesures ont été accompagnées de diverses restructurations, lesquelles ont passé par des licenciements d’abord dans les professions para journalistiques (metteurs en page, graphistes), puis au sein des journalistes eux–mêmes.

Plus globalement, le marché de la presse écrite s’est clivé sur deux fronts entremêlant dangereusement les intérêts économiques et journalistiques : le couple payants/gratuits d’un côté, et le couple information solide/information de divertissement de l’autre.

L’arrivée des journaux dits « gratuits » en Suisse romande, comme Le Matin Bleu, lancé le 31 octobre 2005 et le 20 Minutes, apparu le 8 mars 2006, a fortement concurrencé les journaux payants. Ce sont ces journaux qui, aujourd’hui, sont les plus lus. En effet, Le Matin Bleu compte plus de 353'000 lecteurs et le 20 Minutes avec 276'000 lecteurs pointe en troisième position, derrière Le Matin.

Ce qui est inquiétant est que ces journaux s’adressent à des « consommateurs » et non plus à des « citoyens lecteurs ». En effet, les gratuits ne cherchent pas à rendre un public « connaissant ». Voulant ratisser un maximum d’audience, l’information qu’ils distillent est dépourvue d’enjeux et de débats. A la place, ces journaux privilégient les faits divers, les anecdotes ou encore la vie des stars, sujets à propos desquels il n’y a pas d’opinion à former.

Les « gratuits » plaisent beaucoup aux jeunes, leur public cible, de par leur gratuité mais tout autant par leur facile accessibilité de contenu et la brièveté d’information qui y est relatée.

L’apparition de ces quotidiens a encouragé bon nombre de personnes à ne plus acheter de quotidiens payants, se contentant de la lecture des gratuits. Ainsi, les journaux payants ont perdu une bonne partie de leur lectorat.

Mais le mal ne s’arrête pas là. En effet, il faut savoir que les deux ressources principales d’un journal sont la vente en kiosque et les abonnements ainsi que la publicité.

Or, les journaux gratuits vivent de leur seule publicité. Lorsque l’on feuillette l’un de ces journaux, la quantité excessive de publicité saute aux yeux. Prenons au hasard le journal 20 Minutes du vendredi 9 novembre 2007. Tout d’abord, la première page n’en est pas une. En effet, elle ne comporte aucun titre, aucune information et est en fait une publicité pour Sunrise qui se prolonge sur la page suivante. Ensuite, j’ai pu calculer que la quantité totale de publicité dans ce journal dépasse les 46% : sur les 48 pages que compte le journal, 22 sont des publicités. Justement, c’est la publicité qui va permettre au journal d’être publié, édité, diffusé, en un mot d’exister. Les gratuits attirent beaucoup d’annonceurs et à raison. En effet, l’annonceur ne va pas différencier le lecteur qui achète son journal et celui qui ne le paie pas. Il cherche à faire en sorte que sa publicité soit vue par le plus grand nombre de personnes possible. Ainsi, les gratuits ont attiré de nombreux publicitaires aux dépens des journaux payants dont environ 70% des recettes provient de la publicité.

Il est intéressant de constater que les journaux gratuits ressemblent à un portail Internet. En effet, ces journaux ont une apparence ludique, dépourvue de hiérarchie évidente, de mode d’emploi contraignant. Ils apparaissent désordonnés. On « surfe » à travers les pages du journal comme sur l’Internet. Les rubriques et les sujets se mélangent sans ordre apparent. On feuillète le journal plutôt qu’on ne le lit, notre œil se baladant d’un fait divers à un autre, d’une image attrayante à une autre. Le journal n’a ni queue ni tête, on l’ouvre au milieu, ou on commence par la fin, en se baladant de page en page. Le journal, qui se veut familier, est « vite lu bien lu », donnant l’impression de naviguer sur le web.

Tout ce déploiement de séduction, visant à faire oublier qu’on a affaire à un journal, vise non pas à informer les lecteurs mais à attirer les annonceurs. Il convient donc de souligner combien les « gratuits » dépendent d’un système de financement restrictif et rigide. Les recettes publicitaires seules dictent le budget. La marge de manœuvre économique est donc périlleuse, voire dangereuse.

Autre danger, il est possible, voire probable que les gratuits amènent progressivement à la disparition de titres populaires payants, « ne laissant subsister que les titres destinés à un public ayant besoin d’informations spécifiques (économie et politique principalement) comme le Temps en Suisse romande ou la NZZ en Suisse alémanique » comme le pense Frank Fredenrich(10), directeur de Scènes Magazine. Ce serait alors se tirer une balle dans le pied ! Conscient du problème, Claude Monnier(11), journaliste et membre de la direction d’Edipresse, explique que le groupe tente de le contourner en lançant des couplages où l’annonceur peut acheter des espaces dans deux journaux à la fois pour un prix duo pack. C’est le cas par exemple du Matin et du Matin Bleu.

La question se pose néanmoins sérieusement. La presse quotidienne écrite d’information générale trouvera–t–elle son salut dans la gratuité ? « C’est la question centrale », estime Jean–François Mabut, journaliste à la Tribune de Genève(12). « Car, tant la radio, la télévision, l’internet que les quotidiens gratuits montrent que le public n’est plus prêt à payer l’information. La presse quotidienne imprimée d’information générale vivra vraisemblablement ses dernières heures lorsque les tablettes ou rouleaux à encre électroniques seront largement diffués. C’est une question de quelques années. »

Antoine Maurice, journaliste et professeur à l’Université de Neuchâtel, résume l’affaire de manière implacable : « Toutes les stratégies sont désormais fondées sur des objectifs commerciaux. Les besoins du lectorat sont pris en compte de façon très directive par des éditeurs qui pensent que les jeunes générations ne lisent plus du papier, hormis le divertissement et le fait–divers. La fonction démocratique de la presse de fournir un outil de réflexion est profondément méprisée. Elle est remplacée par des sondages fortement orientés, renforcés par un contenu éditorial très proche de la pub dans un style et une idéologie de consommation débridée. La presse payante, directement concurrencée par les gratuits, sera secouée. Soit elle s’en trouvera revigorée, soit elle sera évacuée sur un brancard. »(13)

Selon moi, il est certain que les lecteurs jeunes de la société d’aujourd’hui préfèrent pour la plupart l’information divertissante que celle pesante. Les thèmes nécessitant une réflexion disparaissent et l’on préfère l’information sans profondeur. Mais les éditeurs ne devraient–ils pas trouver un compromis plutôt que de vouloir satisfaire les jeunes avec une information si légère ? Je pense que le premier pas à franchir serait de simplifier les articles notamment politiques pour essayer de sensibiliser les jeunes au fonctionnement de notre société. Un jour ou l’autre, la vie des stars commence à lasser. Et c’est à ce moment là que le relais devrait se faire entre l’information de consommation et celle de qualité.

Pour le sociologue des médias Olivier Voirol, deux modèles prévalent désormais : le premier est celui « d’une information adressée à des citoyens dépendants de la presse pour se forger une opinion. Cette idée est incontestablement un des fondements des démocraties modernes. Le deuxième modèle est commercial : dans ce cas, le média s’adresse à des consommateurs et non à des concitoyens. Une information ne consiste pas à rendre possible un public « connaissant » mais à provoquer un acte économique. Celui–ci se résume à l’achat du journal – ou plutôt à son simple tripotage – puisque ce dernier vend l’attention de son lectorat à des régies publicitaires. »(14) Concrètement, on assiste à une « peopolisation » des médias anciens désormais hiérarchisés selon des zones de clientèle précises ; par exemple, Le Temps pour ceux qui pensent, la Tribune de Genève et 24 Heures pour ceux qui consomment, explique Antoine Maurice(15).

Cela dit, la question demeure de savoir si le couple payants/gratuits peut survivre de façon harmonieuse ou s’il est maudit ! Constituera–t–il une solution d’avenir ou se fera–t–il une concurrence fatale ? Sur ce point, Christian Campiche(16), journaliste et écrivain, cofondateur de l'Association info–en–danger, estime que « les gratuits constituent une concurrence dangereuse pour la presse payante, comme le montrent les disparitions des magazines Cash et Facts en Suisse alémanique. La tendance suit son cours, d’autres journaux vont disparaître. »

En marge de ce paysage dominé par le marché, un journal comme LeCourrier fait figure de camp retranché. Au point qu’on peut se demander sans arrière pensée si son indépendance n’est pas devenue une utopie. « Tout le problème est que cette idée tend à gagner les esprits ! », rétorque Fabio Lo Verso(17). « Pourtant, l’indépendance n’est pas un concept creux. Elle s’affirme par la structure de notre journal où la pub ne représente que 20% du budget, alors que pour les autres titres elle représente au minimum 60%. Les annonceurs n’ont donc aucune prise sur notre ligne éditoriale. Evidemment, comme nous aurions besoin encore de 700 abonnés supplémentaires pour être dans les chiffres noirs, nous ne sommes pas crispés au point de refuser un peu de publicité ; mais dans la seule mesure où notre indépendance n’en pâtisse pas. »

Il faut ajouter que le combat qui se joue actuellement pour le marché ne se déroule pas seulement sur le terrain des gratuits et payants. Il a lieu tout aussi férocement sur celui des groupes de presse entre eux ! Comme l’affirme Serge Hirel dans La Gazette francophone(18), « on peut imaginer que l’objectif du groupe français Hersant ne soit pas qu’industriel, que le vrai but de cette incursion en Suisse soit la conquête de Genève et, accessoirement, de Lausanne. » Une conquête qui ne va pas sans faire bondir le patron d’Edipresse interviewé dans le même journal : « J’estime qu’il est de l’intérêt national que les grands journaux de ce pays restent en mains suisses et chez les professionnels de la branche. » Manifestement, conclut Serge Hirel, la puissance même d’Edipresse constitue un frein à sa propre expansion : « une puissance que la Commission de la concurrence, la Comco, semble parfois assimiler à une position dominante. Ce qui la conduit et la conduira à se montrer tatillonne sur chaque dossier de rachat de titres présentés par Pierre Lamunière alors que l’éditeur français, lui, n’aura rien à redouter. »

(10) Licencié en Lettres (Histoire) à l’Université de Genève, Frank Fredenrich complète sa formation à l’Institut des Hautes Etudes Internationales et à l’ Institut d’études du développement. Il est critique à la Tribune de Genève entre 1978 et 1987 avant de fonder et diriger la revue Scènes Magazine en 1986 et d’enseigner au collège de Saussure. Interviewé le 6 septembre 2007

(11) Journaliste suisse né en 1938 au Rwanda. Après avoir étudié à Lausanne, Claude Monnier fait le tour du monde. Il entre ensuite en 1962 au Journal de Genève comme journaliste de politique étrangère. Après un doctorat en sciences politiques, il devient rédacteur en chef du même journal en 1970. En 1980, il quitte le Journal de Genève pour livrer des chroniques à plusieurs quotidiens de Suisse romande. En 1982, il crée le Temps stratégique. Interviewé le 25 septembre 2007.

(12) Ancien journaliste du Journal de Genève, il a été le secrétaire général du Département des finances du canton de Genève de 1992 à 1998. Jean-François Mabut est aujourd’hui animateur des blogs sur le site Internet de La Tribune de Genève. Interviewé le 6 septembre 2007

(13) Né le 13 mai 1943 à Genève, Antoine Maurice est titulaire d'une licence en droit (1965) et d'un doctorat en sociologie obtenu en 1987 à l'Université de Lausanne. Editorialiste et chef du service étranger du Journal deGenève de 1977 à 1992, il a été ensuite rédacteur en chef de ce même journal jusqu'en 1997. Actuellement, il collabore à La Tribune de Genève en tant qu'éditorialiste. Interviewé le 27 septembre 2007

(14) Le Courrier, 15-16 septembre 2007.

(15) Interview du 27 septembre 2007

(16) Christian Campiche, né en 1948, travaille depuis 30 ans dans le journalisme. Il est passé par l’ATS (Berne et Lugano), le Bilan (rédacteur en chef adjoint), l’Agefi (rédacteur en chef adjoint), le Journal de
Genève
(chef de la rubrique économique), La Liberté (chef de la rubrique
économique). Actuellement directeur et rédacteur en chef de La Lettre hebdomadaire
du Journal de Genève et Gazette de Lausanne. Ecrivain (Le Séducteur de l'Occident,
Georg, 1999; Le Nègre de la Rose, L'Hèbe, 2004). Ancien président du Forum
des journalistes économiques, cofondateur de l'Association Info-en-danger.

Interviewé le 10 septembre 2007

(17) Agé de 39 ans, licencié en lettres à l’Université de Genève, Fabio Lo Verso possède une dizaine d’années d’expérience dans le journalisme et se montre à l’aise dans les dossiers sociétaux et économiques, tant au niveau international, que national ou local. Il est le rédacteur en chef du Courrier depuis Janvier 2007. Interviewé le 4 octobre 2007

(18) Gazette francophone, Paris, août-septembre 2002, no 106.

 

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