2.1 En Europe et aux Etats–Unis
Au mois de janvier 2007, le ton était donné dans un éditorial de Ignacio Ramonet dans son éditorial du Monde diplomatique(1) : « La presse écrite traverse la pire crise de son histoire. Non seulement en France mais presque partout dans le monde, des journaux, y compris le Monde diplomatique, sont confrontés depuis trois ans à une baisse régulière de leur lectorat. » Il résumait l’ampleur du désastre en ajoutant : « Celle–ci fragilise leur équilibre économique, met en péril leur survie et pourrait donc, à terme, menacer la pluralité des opinions dans nos démocraties. »
Tous les commentaires des spécialistes des médias occidentaux l’attestent. La presse se porte mal, que ce soit en Europe, aux Etats–Unis ou même au Japon, pays où les habitants sont les plus gros acheteurs de journaux. A l’échelle mondiale, chaque année, la diffusion de la presse payante baisse d’environ 2%.
En France, la crise touche tous les plus importants journaux français comme Le Parisien, Le Monde, Le Figaro, Libération et Le Monde diplomatique. Le même Ignacio Ramonet, dans une autre édition de son journal, enfonçait le clou : « Rien ne symbolise mieux le désarroi de la presse en France, confrontée à une baisse alarmante de sa diffusion, que la récente disposition du quotidien Libération jadis maoïste à favoriser la prise de contrôle de 37% de son capital par le banquier Edouard de Rothschild ! »
Depuis 2004, ces quotidiens ont été confrontés à une chute continue de leurs ventes. Le nombre de quotidiens achetés en France par habitant, l’un des pays les plus touchés par la crise, était de 360 pour mille habitants en 1945 et s’est écroulé à 140 aujourd’hui. Ce qui a eu pour conséquence des démissions, des licenciements, des baisses de salaires, des disparitions de titres et des rachats de journaux par des industriels. Des grèves ont éclaté au sein de journaux comme Le Parisien, où l’on peut lire, dans son édition du mardi 21 septembre 2004 : « Un arrêt de travail d’une partie du personnel nous a empêchés de réaliser votre journal dans sa configuration habituelle. Nous vous prions de nous en excuser et vous remercions de votre fidélité. » C’est en lisant Libération que l’on apprend la raison de cette grève. Le refus de la direction de titulariser des pigistes a poussé une partie de la rédaction à protester.
En Allemagne, la diffusion de la presse payante a baissé de 7,7%, au Danemark de 9,5%, en Autriche de 9.9 %, en Belgique (où le principal titre Le Soir a vu ses ventes diminuer de 25% en cinq ans), de 6.9 % et au Royaume–Uni, le Financial Times a chuté de 6,6%.
Au sein de l’Union européenne, le nombre de quotidiens vendus a diminué de sept millions d’exemplaires au cours des huit dernières années.
Aux Etats–Unis, la situation est tout aussi préoccupante. La presse a éliminé 17'809 emplois en 2006 soit 85% de plus qu’en 2005, où 9'453 emplois avaient été supprimés. Les journaux sont confrontés à une chute de leur lectorat, les Américains privilégiant d’autres supports d’information. Les principaux quotidiens américains sont tous en perte de diffusion.
Le seul pays qui semble échapper à ce phénomène d’érosion est la Chine, qui dispose d’un gigantesque marché régional ayant pour base, à l’échelon provincial, les divisions administratives dont l’ampleur ne cesse de grandir. (2)
(1) Le Monde diplomatique, janvier 2007, Menaces sur l’information.
(2) Horizons , l’état actuel de la presse écrite et la tendance de son développement en Chine. Internet.
2.2 En Suisse romande
La Suisse est le pays où la proportion de journal par habitants est l’une des plus forte au monde. Celle–ci compte plus de 200 titres pour une population d’environ huit millions d’habitants. C’est en Suisse allemande que le tirage est le plus fort, avec des journaux comme Blick, tiré à plus de 300'000 exemplaires, ou encore la Neue Zürcher Zeitung, tirée à 170’000 exemplaires.
La Suisse romande vient ensuite, comptant une quinzaine de quotidiens, des petits journaux locaux tirés à quelques dizaines de milliers d’exemplaires, des mensuels et des hebdomadaires. Les deux grands centres de presse sont Genève et Lausanne. A Genève sont publiés les quotidiens payants de la Tribune de Genève qui compte quelque 168’000 lecteurs, du Temps (119'000 lecteurs) et du Courrier (50.000 lecteurs). Le grand quotidien de Lausanne est le 24 Heures (240’000 lecteurs), de même que Le Matin qui arrose tout le bassin romand avec la plus grande diffusion au niveau des quotidiens payant. (317'000 lecteurs). Dans les autres cantons romands du plateau, le nombre de titres qui ont été créés depuis le XIXème siècle est également non négligeable compte tenu du nombre d’habitants, avec La Liberté de Fribourg, L’Express de Neuchâtel, le Quotidien Jurassien…
Tous ces journaux se sont développés sans trop de problèmes jusque dans les années 1980. Même si le nombre des abonnés ou des acheteurs subissaient de temps à autre des fluctuations, ces médias se portaient plutôt bien. La concurrence de la télévision et de la radio ne déployait pas encore leurs effets. Surtout, le marché publicitaire constituait un grand gâteau où chacun pouvait trouver sa part.
Or, les choses ont commencé à changer à l’horizon des années 1980. Du côté de la publicité, avec le début de la crise, les revenus publicitaires de la presse en Suisse romande ont fortement baissé. A quoi s’est ajoutée la concurrence des médias audio–visuels de plus en plus forte. Insensiblement, dans les années 80, puis de plus en plus brutalement à partir de 1990, le nombre de lecteurs a commencé à diminuer et avec lui le tirage de la plupart de journaux. Il en résultera, en Suisse comme dans tous les pays industriels, des bouleversements médiatiques qui auront des conséquences non seulement pour la presse elle–même mais pour la société toute entière. Depuis les années 90, ce n’est pas moins de septante titres qui ont disparu : soit un quart de l’effectif total de la presse Suisse, près de la moitié de ses quotidiens et le tiers des journaux indépendants.
En 1980 disparaît d’abord le quotidien communiste La Voix Ouvrière. En 1994 Genève perd un grand journal populaire, La Suisse. En 1998, ce sera au tour du Journal de Genève, autre fleuron de la presse genevoise, de passer à la trappe.
Une évolution que le spécialiste des médias Ernest Bollinger présentait de la manière suivante aux lecteurs du dossier consacré à la presse suisse dans La Gazette de la presse francophone(3) : « La presse suisse a connu une mutation importante au cours des dernières années. Très diversifiée, essentiellement locale et régionale, elle a subi les contraintes d’une concentration rapide depuis les années 70. Des disparitions, mais surtout des fusions ont transformé le paysage traditionnel d’une presse multiple qui comptait – reflet du fédéralisme politique et culturel – 120 quotidiens différents pour une population de moins de 7 millions d’habitants, sans parler des nombreux journaux ruraux qui paraissaient deux à quatre fois par semaine et dont la plupart ont entre temps disparu. »
La dernière dépêche que nous avons lue à ce sujet résume à elle seule la situation inquiétante : « La presse payante souffre. Berne. La presse quotidienne payante a vu ses tirages baisser entre juillet 2006 et juillet 2007. 24 Heures a reculé à 89'102 exemplaires contre 95'315 en 2006. Le Matin en a affiché 70'102, contre 76'194, la Tribune de Genève 62'003 contre 67'157. L’Express, l’Impartial, le Quotidien jurassien, La Côte, La Gruyère et le Journal du Jura ont vu leur tirage baisser. Les gratuits, qui ont augmenté leur tirage, sont à l’origine de cette érosion. »(4)
Dans son édition d’octobre 2007, Presse suisse, journal de l’Association de la presse suisse romande, fait savoir que selon l’Office fédéral de la statistique, les journaux payants suisses étaient au nombre de 400 au début des années 1940, mais plus que 300 au début des années 1970. Fin 2006, on ne comptait plus que 205 titres payants. Le tirage global des journaux a augmenté jusqu’au milieu des années 1990pourbaisser régulièrement jusqu’en 2006. Une part croissante des journaux payants qui survivent à la concentration de la presse appartient à de grands éditeurs en raison des fusions entre les différents titres. Pour sa part, le tirage des « gratuits » a plus que doublé au cours des six dernières années, grâce notamment aux jeunes lecteurs.
A Genève, en septembre 2007, Le Courrier lançait un cri d’alarme. En l’espace de deux ans, il avait perdu quelque 500 abonnés. « C’est la première fois que Le Courrier est à ce point bousculé par ceux dont il a toujours tiré sa force : ses abonnés. », écrivait son rédacteur en chef Fabio Lo Verso(5). « Avec pour effet de déstabiliser gravement une situation financière déjà fragile. »
(3) La Gazette francophone, Paris, août-septembre 2002, no 106.
(4) 20 Minutes , 2 octobre 2007.
(5) Le Courrier , 15-16 septembre 2007.